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Le bel informel
Le 30/10/06

quelque chose de simple et d’essentiel

Si la télévision arabe offre au téléspectateur occidental une comédie, bien difficile à comprendre, faite de mascarades, de déluges de cris et de larmes, il y a pourtant quelque chose de simple et d’essentiel dans la manière de vivre ici. Ici, on vit et on meurt « inch Allah ». Il me semble que, dans ce monde réglé par la religion et la pauvreté, on est à la fois moins libre qu’en Europe... et tellement plus libre. Une discussion récente avec un ami habitant à Londres m’a fait réfléchir. Il me parlait de « maquette » et je lui répondais « mousse d’isolation à récupérer sur les chantiers de construction »... (Une mauvaise habitude d’élève en architecture, je sais...) Sa réponse désabusée m’a fait tiquer : « ce genre de plaisanterie, c’est plus possible à Londres : tout est réglé maintenant, on ne peut plus rien faire de travers ! les alarmes et les vigiles sont partout. »

informel réglé

Je lui ai alors parlé de cet « informel réglé » social et urbain, des villes que nous traversions. Il a ri : « Informel peut-être, mais s’il est réglé c’est sûrement par un effet de dictature : va donc te saouler dans les rues de Sanaa et tu verras, ton pseudo informel réglé, c’est la pauvreté réglée par la religion et basta, la religion comme dictature » Il y a sûrement quelque chose de vrai dans cette affirmation (et ce ne sont pas les centaines de milliers de portraits du président Ali Abdulla Saleh qui viendront contredire cette impression de pouvoir tout puissant...) Pour autant, en y réfléchissant il me semble qu’il est possible dans ce pays de consommer librement dans la rue une vraie drogue (le qat) alors qu’il est interdit de fumer de l’herbe en Europe, de dormir n’importe où dans la rue alors que les sans-abris se font expulser des bords de Seine pour ne pas « tacher », de mendier dans le souk (alors que la plupart des malls commerciaux en Europe sont interdits aux non-consommateurs), d’être européenne et dévoilée à l’université (alors qu’en France être voilée revient à n’être plus scolarisée...). Et si la présence de la religion se fait indéniablement sentir dans le respect des valeurs de la famille et d’autrui, elle n’est pas la seule à contribuer à l’impression d’harmonie que je ressens dans ces villes au cahot apparent. En un sens, on vit ici dans un monde plus simple : un monde au contact d’une réalité tangible et compréhensible. Un monde où les choses font sens, où elles sont enfin cohérentes entre elles. On comprend le travail d’un artisan en voyant celui des autres artisans. Chaque tâche est petite, fragmentée, morcelée, et complémentaire. Le mouleur de grains fait de la farine, le boulanger fait du pain, le vendeur de kebab fait des sandwiches avec ce pain. Il en va de même pour les cadres de fenêtre, les impostes en vitrail, les tuyauteries, etc. tout est au vu et au su de tous, dans la rue commerçante, dans la rue tout court.

En matière d’architecture et d’urbanisme

En matière d’architecture et d’urbanisme, le même processus s’opère : l’informel se construit à partir d’une mémoire collective et de savoir-faire partagés. La ville ne se fait pas dans le secret des cabinets politiques ou des études d’urbanistes, elle ne se construit pas grâce au plagia de magazines de papier glacé de la « world architecture », ni à l’overdose de logiciels de dessin industriel, qui tous deux conduisent au patchwork international déconnecté du contexte local et « sans âme » que nous expérimentons au quotidien dans nos villes occidentales, qui tous deux conduisent le citoyen lambda contemporain à se désintéresser de son cadre architectural et urbain contemporain pour aller idolâtrer l’architecture figée du passé et le décor « néo » que des promoteurs sans scrupules pastichent.
Si la ville d’ici semble se faire au jour le jour, sans plan ni cadre légal, comme un organisme informel qui grandit et croît en suivant une logique interne, elle parvient à offrir malgré tout, une profonde unité locale.

Informel architectural et qualité urbaine

Cet « informel réglé », à l’origine de cette unité locale, nous le vivons tous les jours au hasard de nos déambulations, au cœur de cet énorme chantier qu’est la ville yéménite. Partout des terrasses nues et sans rambarde donnant sur la rue en contre bas, partout des cabanes de bois temporaires sur des dalles de béton plantées de fers en attente...
En attente d’une maison en dur, d’un étage supplémentaire, d’une rambarde ou d’une rue...
Or, c’est justement grâce à ce processus d’attente qui ferait désordre et risquerait de rompre l’harmonie d’une ville occidentale, que ces maisons qui semblent se construire sur plusieurs années ou décennies - intègrent les évolutions techniques, les modes, et les excroissances voisines, dans un processus continu et homogène.
Or, ces projets qui s’élaborent au vu et au su de tout le monde, dans la lenteur et en étapes successives, offrent en outre une lecture incroyablement didactique de ce qu’est l’architecture yéménite au passant. Il me semble qu’ici, rien qu’en regardant les choses se faire, chacun peut devenir architecte et comprendre comment les choses s’assemblent entre elles...
La qualité urbaine, qui résulte de cet assemblage architectural continu, informel et individuel, est donc réelle. Le détail est présent à toutes les échelles de lecture, depuis la vue générale de la ville du haut de la colline avec une homogénéité des volumes et des couleurs, jusqu’à la variété infinie, mais assortie des détails d’imposte de fenêtre, de porte, de balcon ou de toiture...

Équilibre provisoire et flexibilité

Toujours dans le provisoire, dépendante d’un équilibre précaire, la ville yéménite fait donc courir un risque permanent au visiteur non averti :
le risque de trébucher sur une marche manquante d’une rue en escalier, de découvrir une décharge à la place d’une maison, un bidonville greffé sur un quartier chic, des chèvres en plein centre-ville...
Or c’est au cœur et grâce à ce risque permanent que la flexibilité des usages, des parcours, des temporalités, de cet organisme est décuplée.
Cet organisme, apparemment handicapé, répond en effet à merveille aux fonctionnalités d’une ville capable, à la fois
-  d’offrir à ses habitants un niveau élevé de sécurité (grâce à une multiplicité de parcours dans le dédale des rues de la vieille ville et à l’absence de voiture dans les faubourgs étagés tout en escalier),
-  d’accommoder une flexibilité des fonctions commerciales, des structures familiales, etc.
-  d’intégrer les évolutions techniques et les modes architecturales sans provoquer de rupture.

Peut-être que si cette flexibilité née de l’informel est si efficace aujourd’hui, c’est en partie grâce un savoir-faire architectural, pensé depuis des millénaires dans une perspective évolutive organique.
Ainsi dans le Haraz, il est possible d’observer de nombreuses poutres en porte-à-faux au-dessus des toitures-terrasses de « maisons-tour » de 5 ou 6 étages. Ces poutres « en attente » ont apparemment toujours été intégrées au processus constructif d’un nouveau mur extérieur afin d’offrir une possibilité d’extension à la maison, de transformer la terrasse existante en pièce supplémentaire, capable de supporter elle-même une pièce supplémentaire, etc.

Ici, la ville, comme la maison évolue en intégrant chaque jour de nouvelles données socio-économiques. Elle parvient à se construire sur elle-même, à se densifier grâce à des processus architecturaux informels et une flexibilité des espaces et des mentalités... Et malgré les tonnes de déchets qui jonchent les rues, et les climatiseurs qui fleurissent aux fenêtres, je suis tentée ce soir de parler de ville durable...



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