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L’Inde au féminin
Le 18/12/06

Être une femme en Inde

... quoi de particulier me direz-vous ? L’Inde est un pays pauvre, mais plus développé qu’en voie de développement si l’on prend en compte ses avancées technologiques fabuleuses et son taux d’illettrisme relativement bas - par rapport à celui du Yémen par exemple.

Et pourtant... la vie des femmes indiennes, telle qu’on se l’imagine en Europe à partir des Bollywoods sucrés et dégoulinants de bons sentiments qui filtrent sur nos écrans de cinéma, est loin de nous présenter un reflet fidèle de la réalité dans les contrées que nous traversons.

L’observation de la vie quotidienne, et la lecture de quelques hebdomadaires indiens, heureusement en anglais, nous aident en effet chaque jour un peu plus à comprendre la position complexe de cette moitié de la société indienne.

La femme indienne, c’est bien sûr avant tout la féminité indienne qui s’impose aux yeux du voyageur vierge de toute exploration sur le continent indien...

Couleurs textiles

Rouge, orange et or, vert, turquoise et lilas, argent, bleu et blanc... les étoles qui couvrent les épaules des femmes indiennes et habillent leurs hanches d’un frémissement textile, sont toutes plus resplendissantes les unes que les autres. Même usés et troués, leurs saris maintes fois lessivés dans l’eau du Gange sont encore mille fois plus rayonnants que le pantalon de sport mal coupé d’une touriste en tenue de trek... Fascinante est la tenue des femmes indiennes : dans la rue comme à la télévision ou au ciné, je pourrais passer des heures à détailler l’habit de chacune, observer la mise et le port de leur traditionnel sari, à décider de la couleur la plus adéquate à faire resplendir telle carnation, à admirer l’assemblage délicat des motifs du tissu et le comparer avec celui de leur mère, voisine, amie ou collègue. Et, lorsqu’assise dans le marché, leurs saris épuisés s’étalent parmi les aubergines, carottes, papayes, oranges, citrons, ananas, oignons rouges, tomates et radis blancs, c’est comme une renaissance, une reconnaissance des couleurs entre elles, qui fait ressortir le visage ridé de la paysanne patiente...

Cliquetis des éclats d’or

Mais ce patchwork infini de couleurs que le soleil fait resplendir dans les foules, sur les ghats et les places de marché ne doit pas son éclat qu’aux multiples étoles en tout genre qui habillent ces femmes à la peau sombre. Les bijoux qu’elles portent aux poignets et aux chevilles, les délicates boucles d’oreilles et de nez, les colliers et les diadèmes en or, tout comme les bagues de pied et de main, contribuent également à faire de chacune d’elle un joyau à part entière. Sur le front, les bindis (points rouges hindous traditionnels qui symbolisent la bénédiction d’un dieu après le passage dans un temple), en tissu coloré ou en pigments naturels, accompagnent harmonieusement la coloration rouge de la raie centrale qui sépare la coiffure de jais des femmes mariées.

Un héritage aryen ( !)

On dit que les premières civilisations à être descendues de l’Olympe des dieux hindous et à avoir colonisé ce territoire immense qu’on reconnaît comme étant l’Inde depuis à peine 60 ans étaient des Aryens... La finesse des traits, la délicatesse du nez fin, des grands yeux, de la bouche bien dessinée sont peut-être les caractéristiques d’une descendance divine... mais ne sont en aucun cas liés à la définition qu’un certain dictateur du 20e siècle à voulu imposer au monde. La rondeur des visages jeunes et la beauté des rides de sourires s’épanouissent en effet sur des visages bronzés. Leurs corps, loin des critères européens, sont, comme celui des hommes, et dans les villes comme dans les campagnes, petits et nerveux... La malnutrition y est certainement pour quelque chose, mais l’harmonie des proportions ne se perd que rarement chez les femmes, tant que l’implacable vieillesse ne leur a pas distendu la peau et creusé les formes...

Bien sûr, certaines sont rondes, et le sari révèle avec impudeur la peau lâche de leur ventre après de nombreuses grossesses. D’autres ont le teint trop pâle à force de vouloir se blanchir la peau... les intouchables sont en effet plus foncés que les autres. Les adolescentes souffrent d’acné ici comme ailleurs, et la pilosité faciale enfin, semble faire plus de ravage ici qu’en Europe du Nord, mais il n’empêche que ces femmes, aux cheveux longs et sombres et à la beauté classique, ne peuvent pas laisser indifférent.

Une grâce naturelle

La femme indienne respire en effet la grâce particulière des femmes qui se savent observées. Comme les Italiennes, elles ont conscience de leur corps et savent le montrer. La fluidité du mouvement, le port de tête, la délicatesse avec laquelle elles s’acquittent des tâches les plus rebutantes sont impressionnantes. Combien de fois ai-je aperçu, sur le bord d’une route, dans un chantier de construction, au milieu de la terre et de la boue, des femmes droites et fières, portant sur leur tête avec une grâce infinie une vasque en fer emplie de mortier, de bouse ou de sable ? Toujours en sari, jaune, rose et or, ou bleu nuit couvert de fils d’argent, ces femmes couvertes de bijoux qui cliquettent et brillent au soleil, ne renoncent jamais à une once de féminité pour accomplir leur tâche quotidienne... (Pourquoi chez nous, alors que je pars en voyage et m’inquiète de la tenue que je dois emporter pour cette année d’itinérante, me répond-on : « mais ce n’est pas grave, tu peux ressembler à n’importe quoi, tu seras « touriste » ?? » Au nom de quelle liberté, accepte-t-on en Europe si facilement d’oublier notre part de féminité ??)

Même lorsque sur le bord d’un Ghat (quai en escalier sur le Gange ou un lac), les femmes font la lessive ou forment des galettes de bouse de vache sacrée, c’est avec leur sari coloré, et leur féminité décidée et dessinée qu’elles s’affichent. Une femme dès la puberté est femme avant tout, femme-mère, femme-amante, femme-dévote et femme-sexy...

... Ahhh la femme indienne... Si belle, si gracieuse, si bien mise en valeur dans les films comme dans la rue... Que j’aimerais être une femme indienne ! me disais-je à mon arrivée à Delhi

Être impur (e)

Well... À la réflexion, et après quelques semaines passées dans ce pays peut-être que mon statut d’occidentale mal fagotée (mais qui prend des leçons de fagotage dans le pays), est plus enviable que je ne le pensais.

En effet, dans les villes encore et dans les campagnes surtout, malgré cette attention qui est portée à son apparence et sa féminité (un peu comme la femme musulmane sous le prudah ou la burka), la femme indienne est avant tout - disons-le crûment - un être inférieur, impur et dont la condition, du point de vue de tout être masculin et indien à la fois (ou plutôt hindou pour être plus précis), est tout sauf enviable.

Impure comme dans la religion musulmane au moment de ses règles (notre guru de yoga m’a fait la leçon avant de commencer le cours pour vérifier mon état de « pureté »), la femme hindoue est également « impure de naissance ». Si son degré d’infériorité dans la société se calcule comme pour les hommes à l’aune de la caste dans laquelle elle est née, où elle n’est pas née (intouchable), elle est en outre frappée d’une malédiction autrement plus sévère que cette classification sociale. La femme hindoue est en effet impure de naissance parce qu’elle n’a pas la possibilité d’accéder, quelque soit son karma et les efforts qu’elle fera tout au long de sa vie pour accomplir du mieux qu’elle peut son rôle sur terre, a la vie éternelle... À la rupture du cycle des réincarnations : la Moksha.

La faune et la flore, l’animé et l’inerte (à vérifier), et les êtres humains de sexe masculin en tous les cas, ont en effet la possibilité de ne pas se réincarner après leur mort et d’accéder la Moshka, si au cours de leur « vie », ces êtres et choses de tout poil ont réussi à améliorer significativement leur karma.

Mais la femme, elle, malgré tous ses efforts, sera toujours trop impure pour accéder à la libération du cycle des renaissances sur terre...

La femme hindoue donc, cet esprit réincarné dans un corps femme pour purger les péchés d’une vie antérieure où le corps dans lequel son âme vivait n’a pas amélioré son karma est donc le reflet vivant d’une mauvaise conduite spirituelle passée. Comme chez les chrétiens, la femme est entachée d’un péché originel dont personne ne peut venir l’en délivrer... son seul espoir est de bien travailler et de se taire pour espérer peut-être plus tard se réincarner en homme ou en toute autre créature vivante, et enfin accéder à la Moksa.

Cette stigmatisation religieuse, non négligeable dans une société où la religion et la vie quotidienne ne font encore qu’un, et ce, même si l’Inde est officiellement depuis l’indépendance un état laïc - n’est donc pas sans conséquence sur la considération sociale dont la femme jouit. Sous la tutelle du père depuis sa naissance, elle passe dans le système traditionnel hindou, et comme dans tout système patriarcal sous la tutelle de son mari dès qu’elle quitte la maison paternelle.

Mariage... adoré, mariage abhorré

Si le mariage semble être une bénédiction sociale que toutes les femmes hindoues recherchent et que la grande majorité des Bollywood mettent en scène soit comme sujet principal du film - Cf « Viva », le dernier film que nous sommes allés voir - ou en tout cas, à la fin en guise de « happy end », le mariage, loin d’être une libération est souvent le théâtre de multiples crimes domestiques, qui rendent bien pales les motifs de divorces qui déchirent près de la moitié des couples européens. La femme hindoue encore aujourd’hui sous le joug de son mari, est en effet apparemment et dans les campagnes plus encore, régulièrement sujette à de véritables tortures physiques et psychologiques. Selon l’Indian Today de début décembre, il est fréquent que les femmes soient battues ou violées au quotidien par leur conjoint sans qu’elles aient le moindre recours juridique ou le moindre levier social pour se libérer de cette situation.

En effet, la tradition et la religion sont catégoriques sur le sujet : mieux vaux être mariée et battue à mort que divorcée, répudiée ou pire encore, veuve. La répudiation, que l’on pourrait croire libératrice puisqu’elle équivaudrait à rendre sa liberté à la femme, est en réalité un véritable drame. Rejetée de la maison de son mari, la femme ne saurait en effet retourner dans la maison de sa propre famille qui, humiliée par ce rejet, refuse souvent de la reconnaître... Et pour cause, l’humiliation dont il est question est fréquemment causée, par le refus de la dot, dès lors que la famille du mari estime que cette dernière ne suffit pas...

Du mariage arrangé... au bûcher

Toujours centrale, la question de la dot est dans l’Inde d’aujourd’hui sujette à de nombreux débats... En effet, si dans les milieux urbains la femme est de plus en plus éduquée et à tendance à se marier de plus en plus tard et de plus en plus « librement », c’est grâce aux mariages arrangés - décidés sur la foi des horoscopes respectifs et par petites annonces - que la plupart des foyers indiens parviennent à se former. Or dans le cas d’un mariage arrangé, si c’est l’union de deux êtres qu’on célèbre, c’est avant tout l’union de deux familles qu’on arrange : une union qui se fonde essentiellement sur des relations financières et professionnelles...

En matière de veuvage, il faut en fin noter qu’il y a peu de temps encore, la pratique du Sati sévissait dans les campagnes comme dans les villes. Cette pratique millénaire consistait à imposer à la femme juste veuve de s’immoler volontairement sur un bûcher, afin de suivre son défunt mari dans la mort... (La mort d’un maharadjah impliquait donc la mort de la totalité des femmes de son harem, femmes enfants et favorites, aucune ne devait lui subsister).

Des lois contre la foi

Cependant si la femme indienne est impure de naissance et restera encore longtemps pour une nation d’hindous pratiquants, un être inférieur, avec lequel il ne sera jamais possible de converser sur un pied d’égalité, il est impossible d’ignorer les efforts que les législateurs déploient pour tenter de faire évoluer le cadre juridique dans lequel la femme indienne évolue. Si dès 1947, ils se sont tout d’abord battus pour donner les mêmes droits aux héritiers filles et garçons, ils ont ensuite interdit dès les années 90 la pratique du sati (ce qui ne l’empêche pas de perdurer dans certaines campagnes). Aujourd’hui, à l’heure où une nouvelle génération de femmes urbaines, éduquées, travailleuses, et peut-être plus influencée par les Hollywood que les Bollywood, est en âge de se marier le législateur de Delhi tente de pénétrer dans l’intime des familles et de changer les mentalités (cf - décembre 2006 : promulgation d’une nouvelle loi tentant de protéger la femme hindoue à l’intérieur de son foyer contre les violences conjugales en lui donnant le droit de plainte).

Mais quelques lois suffiront-elles à infléchir la puissance d’une mentalité millénaire ? Dans un pays aussi complexe, plein de contrastes, et qui évolue au quotidien entre anachronismes et rêve de superpuissance nucléaire, seul un guru bien informé saurait nous le dire !



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