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L’attente d’Angkor
Le 20/02/07

Chaleur moite et autres aléas du voyage...

Après quelques jours passés à Phnom Penh, le temps de nous acclimater à un nouveau pays et une autre ambiance, malgré la ressemblance singulière des visages et des histoires, nous avons décidé « de faire le grand saut », celui de l’histoire, et d’aller passer plusieurs jours à Angkor afin d’y visiter les dizaines de cités-temples, que les grands Khmers ont laissées à l’histoire.

Après nous être remis avec peine de notre périple de plus de 15 h depuis le Laos, nous espérions que le Cambodge nous épargnerait cette fois-ci... mais les huit heures de bus (cinq annoncées) qui nous ont permis de franchir les quelque 300 km depuis la capitale n’ont, cette fois non plus, pas été une pure partie de plaisir.
La chaleur moite et intense de ce pays en saison sèche nous a étreints avec violence dès la montée dans le véhicule.

Aucune ventilation, aucun souffle d’air frais pour ralentir le flot de sueur continu qui s’échappe de nos pores pourtant habitués aux tropiques... Aucun ombrage sur la route qui traverse la campagne cambodgienne pelée, couverte de rizières brûlées au soleil. Seuls quelques troncs de palmiers élancés, surmontés d’un petit bouquet rond d’éventails en ombre chinoise, ponctuent ce paysage aride qui possède malgré tout, un romantisme certain à la fin du jour...

« La dynamo est morte »

... La patience et les livres, comme d’habitude, sont nos seules armes. Mais cette fois-ci, elle sera mise à rude épreuve. Quelques minutes après le coucher du soleil, notre bus s’est en effet arrêté de manière un peu impromptue, au bord de la route, au milieu de nulle part. Nous avons suivi le flot des voyageurs vers la sortie, à la recherche d’un peu d’air frais, en nous disant qu’une crevaison de plus n’était pas si grave, qu’on en avait pour quelques minutes à peine...
Erreur fatale !
On nous a rapidement mis au parfum :
-  « la dynamo du véhicule est morte » (si quelqu’un sait ce que ça veut dire, je vous prie de bien vouloir éclairer ma lanterne)
-  « et, heu, ça veut dire quoi ? »
-  « concrètement que le bus est mort... et qu’il nous en faut un autre ! »
-  « ... ! »

Nous nous sommes donc installés, faute de mieux, au pied de la montagne de paille qui séchait sur le bord de la route, devant la maison la plus proche. Rapidement, le jour s’est évanoui, et les étoiles ont pris la place de l’astre brûlant.

Prune nous a rejoints, tandis que le conducteur s’affairait à la construction sommaire d’un tas de branchage à une dizaine de mètres de la carcasse abandonnée, pour prévenir les accidents. (Au Cambodge en effet, point de phares ni de triangle d’accident... et seuls les quelques branchages qui s’envolaient dans les airs au passage de chaque voiture fonçant dans la nuit noire, nous ont bien fait peur ce soir-là, au moment où les voitures en question évitaient d’un coup de volant crissant notre bus !)

Prune

Prune parle très bien le français, et, pourtant, il est jeune ! Il vient d’un petit village du nord-est du pays où ses parents vivent encore dans une petite hutte sur pilotis, semblable à celle devant laquelle nous sommes rassemblés. Il parle le français parce que son père était professeur de français avant l’arrivée des Khmers rouges, et qu’il a tout fait pour transmettre son savoir à ses fils. Prune fait donc aujourd’hui partie des privilégiés puisqu’il est lui aussi professeur au lycée de Siem Reap, dans les classes bilingues. Il gagne 68 dollars par mois, dont 30 partent directement dans la location de sa petite chambre.
Heureusement, il a une petite moto, et, souvent, il en profite pour se faire un peu d’argent, en tant que « motodop » à Angkor.
Les motodop ou mototaxi, dans un pays où les étrangers sont fréquemment interdits de location de motos, constituent une alternative individuelle intéressante au tuk-tuk, souvent plus rentable à plusieurs, et qui nécessite de longues heures de marchandage.
(j’en sais quelque chose, j’ai fait s’écrouler de rire un tuk-tuk driver après 1 h d’effort pour le faire baisser son prix de 7 dollars sur les 20 initialement proposés pour la course à la journée)
Le conducteur de la moto conduit, et vous vous asseyez à l’arrière, tout simplement. La formule à Angkor rapporte bien. Et avec une recette variant entre 6 et 10 dollars la journée, les fins de mois de Prune sont heureusement assurées.

Il semble heureux de poursuivre la conversation avec nous et nous propose même de nous servir d’interprète avec la famille de la hutte qui, à la lueur d’une lampe à pétrole, fait des bouquets de liserons d’eau pour aller les vendre 200 riels au marché demain (0.05 dollar).
Mais la conversation ne dure pas longtemps en différé, et nous nous focalisons à nouveau sur son histoire. Nous apprenons qu’il a réussi à passer un mois en France au moment de son diplôme. À Besançon !
À notre grande surprise, il a adoré Besançon et détesté Paris.
Pourquoi ? La réponse tombe, évidente. Parce qu’à Besançon, y’a des vaches incroyables, et qu’à Paris pas ! :)
Son plus grand regret d’ailleurs c’est de ne pas avoir réussi durant son court séjour en France à prendre de photos des vaches de Besançon, si étranges avec toutes leurs couleurs, loin du noir ou blanc uniforme des buffles cambodgiens !...
(Je ris, mais au fond je me dis que notre comportement à Bénarès, lorsque nous avons photographié sous toutes leurs coutures les buffles noirs se baignant dans le Gange, devait être au moins aussi comique.)

Trouver un abri pour la nuit

L’attente du nouveau bus, qu’on a appelé à la rescousse pour nous ramener à Siem Reap à plus de 50 km de là, se prolonge. Prune nous propose alors de nous laisser sa chambre pour la nuit : il pense qu’en arrivant si tard à Siem Reap, il nous sera certainement impossible de trouver une chambre... Nous le remercions, mais n’y croyons pas trop : nous sommes arrivés dans tant de villes de nuit, qu’une fois de plus ne nous fait pas peur !

Well, peut-être n’aurions-nous pas dû être si sûrs de nous. Lorsque, vers 22 h, nous arrivons enfin au centre-ville de Siem Reap, collants, épuisés et désorientés, nous regrettons en effet rapidement de ne pas l’avoir suivi à la sortie du car...
Nous frappons en effet à la porte d’une bonne dizaine de guesthouses, toutes « full »...
Je suis sur le point de craquer, les nerfs en pelote et la peau toute piquante, quand soudain au bout de la rue, on nous interpelle pour nous offrir avant même qu’on ne leur ait demandé, une chambre pour la nuit.
Hourrah ! Un endroit où se poser, se laver, se reposer enfin ! Un lit, et un peu d’eau, c’est tout ce dont on a besoin finalement...

Vivre dans un placard, à l’européenne

Hum, après examen et expérience, je rajouterai, qu’à la liste des besoins vitaux nous allons désormais rajouter la fenêtre. Sans volet, sans vitre, sans rien même, on est d’accord, on ne demande qu’un trou dans le mur, une voie de communication vers l’extérieur...
Nous ne l’avions pas encore fait, mais, la chambre sans fenêtre, c’est sûrement une de nos plus rudes expériences de voyageurs, habitués à pourtant trouver le sommeil presque n’importe où. En plus de la chaleur de plomb que le ventilateur n’arrive qu’à brasser maladroitement, et le sentiment de légère claustrophobie qui s’installe au fil des heures, le pire, je crois, est d’être complètement déconnecté de la course du Soleil. Depuis que nous sommes partis, et même si nous ne nous réveillons pas toujours au moment où il se lève, notre journée est en effet marquée par le rythme solaire. Or cette nuit-là, dans cette cellule rose sale, notre fatigue s’est alourdie au fil des heures et notre corps, soudain déconnecté de la vie extérieure, loin du chant matinal du coq, et de la clarté du petit matin, a eu un mal fou à « émerger ». Nous avons même sincèrement cru que nous étions malades... jusqu’à ce que nous nous décidions à sortir dans la ville !
Maintenant, je comprends ce qui nous est arrivé : l’espace d’un matin, nous avons été replongés dans le rythme de l’hiver européen, où il faut savoir se lever en pleine nuit, sans que rien dans la nature n’incite notre corps à le faire. Horreur !
Aujourd’hui, par contraste je comprends l’immense chance que nous avons cette année, d’échapper à cet enfer annuel, et de vivre au bout du monde, un peu à la campagne...

Une histoire indélébile

Avec pour seul objectif de nous procurer les très coûteux « passes de visite » d’Angkor à 17 h pour pouvoir « bénéficier d’un coucher de soleil gratuit sur Angkor Wat », nous sommes finalement sortis de notre chambre-four, presque dynamiques, finalement sous le soleil, les jambes fourmillantes d’envie d’exploration. Nous avons rapidement trouvé des petits vélos à se mettre sous les gambettes, et en suivant la rivière nous avons foncé.
Mais malgré le côté riant de cette ville de province qui se transforme en station touristique à la saison sèche, nous n’avons ce jour-là non plus pas réussi à échapper à l’atmosphère lourde et pesante qui règne certains jours sur le Cambodge.

Les jours où on se souvient, les jours où, nous étrangers, nous apprenons.
À Phnom Penh déjà, nous avions été introduits un peu brutalement à l’histoire récente du peuple khmer lors de notre visite du musée S-21, centre de torture national des Khmers rouges entre 1975 et 79 et dans lequel des centaines de milliers de Cambodgiens ont trouvé la mort. Je ne rentrerai pas dans le détail de l’horreur pure qui va avec toute « purification » (ethnique, politique et religieuse), revenant de nos quelques jours à Siphadon, déconnectés de l’histoire du Laos comme de celle de ses voisins.
Seul le sentiment d’incompréhension et d’injustice qui m’avait saisie cette après-midi-là, lorsqu’on avait appris qu’en plus de l’exode imposé, les familles étaient séparées -hommes, femmes et enfants dans des camps de travail différents, me revient avec force.
La défiance qui s’installe alors entre tous les membres d’une même communauté me semble impossible à dépasser.
Comment une fois qu’on a détruit toute confiance, que chacun est laissé seul avec son horreur et la peur de la délation, les Khmers rouges pensaient-ils pouvoir construire un peuple fort et uni sous leur commandement ?
Comment aussi peut-on tout simplement survivre à cette rupture des liens les plus simples de la famille ? Comment peut-on vivre aujourd’hui au Cambodge avec toutes ces pertes intimes et reconstruire, refaire confiance malgré tout, et jouer le jeu du capitalisme heureux ?

Une baraque au fond de la campagne...

À Siem Reap, notre balade à vélo nous a fait atterrir face à la même incompréhension, au même sentiment d’injustice, à la même horreur qu’à Phnom Penh.
À Siem Reap, la veille de notre entrée dans l’histoire khmère, la grande, nous avons en effet visité le musée des mines anti personnelles.
En guise de musée, il ne faut pas s’attendre à une infrastructure incroyable. Perdue au fond de la banlieue campagnarde, une baraque de bois, autour de laquelle un gros cochon rose agressif et quelques poules rôdent dans la poussière, ne contient que quelques photocopies punaisées au mur, des extraits d’articles de journaux et quelques photographies. Au sol, en guise d’illustrations, des milliers de mines désamorcées, des centaines d’armes de guerre rouillées (des roquettes, de grenades, des kalachnikovs, etc.).
Mais, la puissance de l’histoire ici relatée, n’a pas besoin d’artifice pour éclater aux yeux de ceux qui ont fait le chemin jusqu’à la maison d’Aki Ra. Aki Ra y raconte sa vie avec une sincérité troublante, à faire froid dans le dos. Une vie qui, depuis que j’ai lu d’autres livres, témoignages et reportages, semble ressembler à celles de beaucoup d’autres enfants nés au début des années 70.
À 5 ans, alors que les Khmers rouges prennent le pouvoir, il perd sa famille et est enrôlé comme enfant soldat. Les petits enfants, un véritable « trésor » pour les nouveaux artisans de la terreur, étaient des proies faciles à « éduquer », capables de tout apprendre sans objection de conscience véritable. (J’imagine que l’histoire des enfants soldats est la même partout et qu’en Afrique elle continue de plus belle, mais de la voir raconter comme ça, alors que l’homme qui l’a vécue est toujours vivant et très actif, m’a vraiment secouée.)
Depuis le jour de son enrôlement, il a vécu dans la jungle pendant 15 ans sans interruption, à la solde des Khmers rouges, des Vietnamiens, de l’armée cambodgienne et enfin de l’ONU, ne sachant pas qu’une autre vie était possible. Un fusil sur l’épaule dès l’âge de 10 ans, sa première mine posée plus tôt encore, il a appris à tuer avant même de savoir parler...

Et aujourd’hui encore...

Mais, le pire, c’est la durée de cette histoire.

À S-21, ou dans le livre de Ung Loung (« First they killed my father »), on ne parle que des Khmers rouges et des 5 ans qu’a duré la terreur du régime de Pol Pot.
Mais, ce n’est que dans ce musée-là que j’ai vraiment compris que 79 était loin de marquer la fin de l’horreur.
Si la guerre civile entre les Vietnamiens « libérateurs » et les Khmers rouges résistants, qui a suivi la chute officielle du régime des Khmers rouges a duré jusqu’en 90, aujourd’hui encore la terreur continue, sous une autre forme. Durant les dernières années on a en effet recensé une augmentation significative (15 pour cent je crois) de victimes de mines antipersonnelles. Rien que dans le « musée », la proportion d’amputés en tous genres était d’ailleurs vraiment impressionnante... Et même si Aki Ra passe le plus clair de son temps à tenter de déminer le pays à mains nues (pour se racheter d’en avoir posées tant peut-être), et à entraîner des paysans à faire de même, il reste au moins 50 ans de déminage au Cambodge.
Le pire est que, cette fois, nous sommes un peu responsables des nouvelles morts. La pression foncière et immobilière due à la montée en puissance du tourisme, aux alentours d’Angkor particulièrement, est en effet très élevée. Repoussant chaque jour plus loin les paysans, à l’intérieur des terres, sur des parties du territoire encore « vierges » de tout déminage, elle contribue de fait à leur exposition croissante au risque de sauter sur une mine en cultivant leur champ...

L’ombre derrière le sourire

Au Laos, « la guerre qui n’a pas eu lieu », sur le territoire le plus bombardé de la planète, m’avait déjà « interpellée ». Mais c’était il y a longtemps, c’était dans des provinces qu’on n’a pas visitées, près du Vietnam, dans les montagnes, là où de toute manière plus personne ne vit.
Au Cambodge, où la densité est bien plus importante qu’au Laos, et où l’on a besoin de toute la terre, j’ai compris que, même d’elle aujourd’hui, on ne dispose plus.
Au Laos, j’avais lu des témoignages de vétérans américains, mais ils étaient vieux, et du « bon côté » de la barrière.
Au Cambodge, les livres de Ung Loung, m’ont fait comprendre que ceux qui avaient vécu l’horreur, en entier, et la vivaient encore, avaient presque maintenant mon âge (10 ans de plus à peine), la vie encore devant eux, un référentiel étrange dans la tête.

Depuis, chaque jour dans la rue, je regarde tous ces hommes et ces femmes que je croise, entre 35 et 70 ans, tous ceux qui ont vécu cette histoire nationale pire que notre seconde guerre mondiale, parce qu’elle n’était faite que d’horreur et de famine pour tous, et je cherche, derrière leurs sourires, l’ombre qui pourrait m’expliquer comment on peut survivre à l’inexplicable...



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