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Rats des villes et rats des champs
Le 02/03/07

Ville coloniale versus campagne conviviale

Au Laos comme au Cambodge, on a rapidement pris l’habitude de prendre des moto-scooters pour étoffer notre aperçu du pays.
Et ce n’est pas un hasard.
Si, en Thaïlande, en Malaisie ou à Singapour, en Inde du Nord ou même à Oman, la majorité de la population se concentre dans des villes, dans cette partie de l’Asie du Sud Est, la tradition rurale est bien vivante.
Ces pays se divisent donc selon une ligne de partage bien claire entre les quelques villes coloniales, qui respirent encore une atmosphère teintée de nostalgie des années 50, et la campagne, où 85 pour cent des habitants vivent encore aujourd’hui des produits de l’agriculture.

Au Cambodge, c’est dans la province de Kampot au sud que nous avons décidé de poser nos sacs durant quelques jours, afin de pouvoir partir à la découverte des villages de la côte.
Depuis Kampot, nous sommes tout d’abord allés explorer la station balnéaire de Kep, abandonnée à l’arrivée des Khmers rouges et laissée à l’abandon pendant les 20 années qui ont suivie. [1] Cette ville fantôme, en bord de mer, est constituée de villas éparses en béton, autrefois blanc, et aux formes architecturales des plus modernes. Un peu comme Royan mais en moins dense, et en plus « oublié », cette ville offre un paysage étrange au visiteur de passage.

Les villageois du coin, presque tous pêcheurs sur la côte, commencent petit à petit à se réapproprier ces structures vides, épurées à l’extrême et qui parlent d’un temps qui n’est plus. Les petites bicoques en bois, si caractéristiques des routes de campagnes cambodgiennes, se mettent à fleurir sur le bord de ces rues autrefois très bourgeoises.

Et devant ces énormes propriétés mangées par la végétation, la vitalité de la campagne cambodgienne, toute de bois, de foin et de bric et broc, reprend le dessus.

Une campagne vivante

Car la campagne d’ici vit avec la puissance et la légitimité incontestée que des siècles d’héritage rural lui ont léguées. Entièrement, naturellement et pleinement.

On s’est parfois demandé, avant de prendre une « piste rouge » (couleur de poussière terre de Sienne), s’il était nécessaire de nous acheter une bouteille d’essence en plus, ou un kit contre les crevaisons, mais non. Jamais dans cette campagne habitée nous ne sommes seuls.
Même sur le bord de la piste, face à une rizière desséchée en train de manger nos clémentines et de soulager nos fessiers des cahots de la piste qui nous menait de Kompong Trach à Chunk, on n’a pas réussi à se sentir seuls.
Ici comme ailleurs, on nous a repérés, on nous a invités à venir « à la maison ».
On nous a offert une noix de coco jeune (les énormes vertes) qu’on a cueillies sur l’arbre devant nous, et ce, même si nous ne parlons pas un mot de khmer, et eux pas un mot d’anglais !
C’est un petit garçon de 13 ans sur son vélo qui nous a invités à venir chez lui. Lorsque nous arrivons dans la « pièce principale de jour » (entre les pilotis sous la maison), la maman s’occupe des dindons et le papa construit un nouvel escalier en brique pour remplacer le vieux en bois, avec un voisin. La fille aînée, accroupie sur une table en bois trie avec les mains et les pieds le riz qu’ils ont récolté récemment. Le troisième fils et un autre couple d’amis nous regardent, intrigués...
La rencontre est brève, mais cumulée avec les dizaines de sourires et de petits bonjours qu’on s’échange sur ces sentes de campagne, entre vélos, motos surchargées et charrettes, elle finit par s’imposer dans nos mémoires comme le symbole de cette vie simple et pragmatique que nous recherchons au bout du monde, au bout de la campagne.

Unité typologique et charme campagnard

C’est que l’agriculture, ici, loin de nos campagnes « OGN-isées » n’est pas intensive, et, si chaque parcelle semble cultivée, elle semble aussi habitée.
Le long des routes de campagne, des nationales ou des « pistes rouges », les maisons se succèdent, parfois à bonne distance, mais sans véritables interruptions.

Les typologies ne sont pas toutes exactement les mêmes, mais les grandes lignes sont là et l’unité du paysage est à cent pour cent respectée.

En parlant d’unité, les caractéristiques architecturales de ces campagnes sont, à première vue, semblables à celle du Laos.
La plupart des constructions sont portées par une structure en bois sur pilotis. Et seul le remplissage des murs entre les poteaux semble différer d’un pays à l’autre, d’une province à la suivante. Depuis que nous sommes au Cambodge, les longues feuilles de bananiers montées sur des panneaux-grillage de bois fin remplacent le bambou tressé du Laos. Les variations sont infinies toutefois, et je ne me lasse pas d’observer les murs de feuilles séchées montées sur le même genre de cadre, ou l’accrochage plus artistique des feuilles de palmiers plus rondes.

Le toit, au Laos comme au Cambodge, est recouvert d’une sorte de chaume tressé selon des techniques qui diffèrent grandement selon les régions. Mais l’effet reste le même. Au Laos, des bardeaux de bambous « dépliés » (c’est très étrange comme technique, mais apparemment très efficace) sont de plus en plus souvent remplacés par de la tôle et de la tuile. Mais au Cambodge, je remarque surtout les rives du toit et le pignon qui font toujours l’objet d’un soin tout particulier. Même dans les campagnes les plus reculées, où les murs ont de gros trous et où les maisons ne comportent plus qu’une seule pièce, les rives du toit restent sculptées, et le toit, d’une symétrie parfaite, [2] fait souvent les frais d’un dédoublement ou d’un « triplement » a priori uniquement esthétique.

Des villages rues

On sait qu’on pénètre dans un village quand les maisons qu’on observe depuis des kilomètres se resserrent le long de la route, que la route devient rue, que les petites échoppes fleurissent sur son bord.
Les villages que l’on croise sont surtout des villages-rues qui s’étirent sur la longueur, avec l’accès aux parcelles agricoles, depuis le fond du jardin. Au cœur du village les parcelles sont donc souvent longues et étroites, contrairement à la campagne des sentiers rouges que nous parcourons à moto.
Dans ce cas, entre les villages, les maisons sont plus à leur aise : au milieu de ses champs et de ses rizières, la maison trône, éloignée de la rue d’environ 50 m. Un petit chemin surélevé conduit à l’îlot central, où un petit groupe de constructions, qui constitue cet ensemble complexe, que j’appelle la maison, est entouré de palmiers. Cet îlot central protégé par cet écran végétal est le plus souvent surélevé par rapport aux champs voisins, comme une plate-forme en plein, par rapport à des bassins en creux. (Les rizières, même à sec, ne sont que des champs en creux, au final).
Sur cette plateforme, le corps d’habitation principal, sur pilotis en bois donc, est souvent accompagné de grenier à riz et grenier à paille séparés, sur pilotis eux aussi, tandis qu’un appentis souvent en dur et construit à même le sol, est flanqué à l’arrière de la maison sur pilotis.

Si au Laos, dans notre village de Kong Lor, on avait pu observer qu’à l’étage une petite pièce d’ange contenait un foyer de pierre rempli de cendres tenant lieu de cuisine, au Cambodge, il n’est pas rare d’observer de grandes marmites bouillantes (ça ressemble en fait à de grandes poêles surdimensionnées et profondes, des sortes d’énormes « woks ») dans lesquelles de l’eau bout depuis tôt le matin. Parfois, des parfums de riz nous saisissent, mais le plus souvent il est impossible de deviner ce qui mijote là-dedans.
Par dessus tout, j’aime les fours en terre cylindriques de 40 à 50 cm de haut que l’on fourre de bois et sur lesquels reposent ces marmites. Placés à l’avant de la parcelle, entre la maison et la route, ils constituent un mobilier permanent, comme une invite à entrer, à venir partager le repas. Les femmes, souvent accroupies devant ce foyer extérieur, nous lancent de grands sourires quand elles aperçoivent mon appareil photo de safari-women, qui ne réussit malheureusement que très rarement à saisir ces moments de grâce dans la foulée...

Les wats

Mais la campagne, ce n’est pas que des fermes, des champs et quelques bicoques à essence sur le bord de la route. Non la campagne, c’est un lieu de vie à part entière, habité selon une véritable logique d’occupation productive certes, mais également animé d’un mouvement spirituel vivant.
Comme chacun de nos villages en France possède encore sa petite église, ici chaque regroupement de petites maisons possède son « wat ».
En ville, les wats sont des respirations dans la ville. Ces vastes espaces souvent ombragés sont entourés d’un mur d’enceinte dans lequel plusieurs bâtiments répondent à une organisation de la vie des moines très codifiée.
À la campagne par contre, les wats sont surtout des lieux de vie et de rassemblement sans égal. Je les ai comparés à nos petits clochers de campagne tout à l’heure, mais la comparaison s’arrête au nombre et à la vocation religieuse de départ. Parce qu’ici, les wats c’est, en plus d’être un lieu de prière, une école où tous les enfants peuvent aller, un lieu de retraite où tous les hommes passent au moins trois mois dans leur vie, un lieu de fête populaire, un repère dans le temps et dans l’espace. [3]

Pourtant, les wats n’occupent pas la place de choix au centre du village et ne sont pas entourés d’une place comme on a l’habitude d’en voir autour de nos églises. Dans les campagnes, les wats ne se signalent sur le bord de la route que par un grand portail en béton sculpté et peint avec force fioritures, un portail sans mur autour et sans porte dedans, un portail monumental qui laisse entrer une route de terre rouge filant entre deux champs jusqu’à un complexe retiré, loin, si loin, qu’en passant rapidement en moto devant je n’arrive même pas à apercevoir l’implantation des bâtiments.

Une autre différence entre les wats et nos églises : leur modernité. Par là, je veux dire que les wats ne sont pas démodés, de la même manière que la religion ne l’est pas non plus. Des wats, j’en vois tous les kilomètres et il me semble qu’on en construit sans arrêt. À chaque tournant, un nouveau portail orné de sculptures très fines, des bouddhas et stupas en béton en train de sécher et entourés d’un énorme échafaudage, me surprend à chaque fois...
En plus du nombre, c’est peut-être aussi l’expression architecturale qui retient mon attention : il me semble que le style n’a que très peu évolué depuis des millénaires... et comme en Inde, les couleurs qui éclatent aujourd’hui comme elles doivent l’avoir fait par le passé, me choquent par moment.

La vie en saison sèche...

À la campagne, comme de manière générale en Asie, le rythme de la vie quotidienne des hommes est très lié au rythme de la nature, au rythme du soleil et au cycle des saisons : à l’échelle de la journée de travail, c’est un peu avant le lever du soleil, que la journée du travailleur commence : ici, les rares fois où l’on a eu le courage de le vérifier, on s’est rendu compte que tout le monde est toujours levé avec le coq - à 4 h !

En saison sèche, comme maintenant, c’est aussi la saison des mariages. Au Cambodge, du nord au sud, nous sommes frappés par la fréquence de ces fêtes, qui animent et colorent les campagnes. De grandes tentes très colorées, parsèment les villages et la musique anime les tables. Tout le jour durant le week-end, et souvent le soir en semaine, nous croisons à l’arrière des motos des jeunes filles très maquillées, engoncées dans des costumes de couleurs vives, jupe longue droite et bustier assortis, qui se dirigent vers la fête. Un portail, semblable à celui du wat, mais en bois grossier, signale l’entrée de la « zone de fête », et sur le fronton, au lieu des traditionnels bas reliefs représentant une scène de la vie du Bouddha, un cœur et le visage des deux amoureux que l’on fête.

La puissance des couleurs me surprend ici dans les teintes pastel de ce paysage de rizières sèches. On réagit avec vigueur au noir des uniformes-pyjamas imposés par les pyjamas khmers rouges et le noir semble être une couleur définitivement proscrite.

...et en saison des pluies ?

En Inde, la saison des pluies correspondait au temps des amours, ici elle correspond au temps de la retraite des moines, et, dans les deux cas, c’est le temps du repos après une saison de travail et de labeur aux champs. Mais pour nous qui traversons tous ces pays au sec, sans vouloir trop nous mouiller (hé hé), cette saison de la mousson ne se livre que par indices.
Le modelage de la terre devant les maisons, où l’on devine les bassins d’orage à sec, remplis de restes de pousses de lotus trop résistantes, situés de part et d’autre du chemin de terre qui passe au centre de la dépression, est subtil.
Les zones humides, par contre, ces mares à tout faire, grâce auxquelles les paysans parviennent à récupérer et à conserver toute l’année l’eau de la mousson, sont plus parlantes : je vois qu’on y cultive des poissons, qu’on y fait la vaisselle et le linge, qu’on s’y lave, qu’on y joue... La mousson, chaque jour qui passe, devient plus attirante et mystérieuse. Et l’envie nous tenaille de rester un peu plus longtemps pour « voir ».
Les questions que l’on pose un peu au hasard ne nous offrent que des sourires entendus et des réponses partielles, et je ne sais toujours pas comment on réussit à faire vivre le bétail durant ces longs mois où la terre devient spongieuse...
Comment vit-on dans ces maisons ouvertes à tout vent qui semblent si agréables en saison sèche, mais si vulnérables en saison humide ?
Comment vivent tous ces enfants que l’on voit toujours dehors errer dans la poussière, livrés à eux-mêmes ? Se retrouvent-ils tous à l’intérieur, ou bien la boue devient-elle leur nouveau terrain de jeu ?

Mais je crois que notre tour du monde ne fait que commencer, au sens où le voyage nous apporte, pour le moment, plus de questions que de réponses.

Nous en sommes donc au stade des questions, et on se dit qu’on a encore toute la vie pour y répondre, lire, revenir et en poser de nouvelles...


Voir photos :
Entre Siem Reap Et Kampot...
Kampot, port cambodgien déchu
Kep, la ville balnéaire abandonnée
Kompong Trach et sa grotte aux Mille Rizières



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