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Notre virée en Himachal Pradesh 2/2
Le 26/11/06

Vendredi 24 novembre 2006 : Sarahan / Kalpa

Le froid est décidément dur à intégrer au rythme quotidien du voyage. Se lever le matin est d’autant plus difficile ce matin que les couettes de plomb nous ont garanti un sommeil doux cette nuit. La « douche au seau » sur les dalles de marbre glacées de la salle de bain, où la buée de la bouche remplace celle de la vapeur d’eau chaude qu’on espère sans qu’elle n’arrive, reste une épreuve. Ce matin, le rythme n’est pas top, et malgré un réveil à 5 h 55, nous arrivons trop tard pour prendre le bus qui redescend sur Rampur à 8 h et franchir les fameux 17 km de la veille...)

Ahhhhrghh : le prochain bus est à 9 h 30 (une heure et demie après) et aucune voiture ou taxi ne se présente à l’horizon pour nous descendre. Après quelques instants d’hésitation, nous nous décidons à tenter la descente à pied avec nos quatre sacs (les deux gros à l’arrière et les deux petits devant). 1000 m dénivelé et 17 km sur la route. Un vieux qui monte village à pied nous indique qu’il existe des raccourcis qui devraient nous aider dans la descente.

Yallah ! C’est parti. Nos sacs se sont considérablement alourdis depuis le Yémen et c’est la première fois qu’on va le ressentir aussi durement. Le verglas du matin ralentit un peu Manu dont les chaussures conçues pour le trail dans le désert yéménite ne sont décidément pas adaptées à l’Himalaya... Au détour du premier virage, nous laissons passer une femme qui se hâte, un seau à la main. Devant nous, elle déverse consciencieusement sa poubelle sur une décharge improvisée à flanc de montagne qui, elle, nous rappelle bien le Yémen... Que nous sommes loin des préoccupations de développement durable de nos villes occidentales ici !
La descente se poursuit de terrasses en ruisseaux, au cœur de hameaux tout en escaliers ou de champs inclinés. Les « arbres à foin » ponctuent notre parcours (arbres dans lesquels l’équivalent de plusieurs meules de foin est accroché aux branches - afin de prévenir son envol ?). La douleur soudain lancinante à mon tendon d’Achille me rappelle que l’ascension de l’Hatu Peak à toute vitesse de l’avant-veille n’était pas sans conséquence et nous oblige à abdiquer à mi-parcours, après une heure et demie de descente. Nous rejoignons alors la petite route sinueuse peu de temps avant que le bus de 9 h 30 ne nous rattrape...

Les bus s’enchaînent alors à partir de Jeori, où nous sautons dans un bus pour Recong Peo.
Les 3 h de trajet que nous avons vécues dans ce bus de montagne sont parmi les plus belles et les plus excitantes de cet épisode montagnard indien. (Voir article « En bus dans l’Himalaya »). Les paysages sont grandioses : des défilés de 1000 à 2000 m de dénivelé ensoleillé et habité de hameaux clairsemés en surplomb sur la falaise opposée s’offrent à nos yeux ébahis. L’arrivée à Recong Peo est enchanteresse. Les contreforts de l’Himalaya se sont transformés en véritable Himalaya et les montagnes enneigées nous entourent de toutes part. L’ascension depuis la vallée jusqu’à la ville se fait au dernier moment le long d’une route en lacet qui découvre progressivement les toits étincelants de la ville au soleil de midi, sans perdre de vue ni le bleu turquoise de la rivière au fond de la vallée, ni le panorama toujours grandissant des sommets enneigés.

Nous remarquons brusquement qu’ici tout le monde porte la toque en feutre gris et rebord vert et les premiers costumes traditionnels apparaissent en force (voir article « En bus dans l’Himalaya »).

L’ambiance du dernier trajet bus pour Kalpa - le dernier village de la partie autorisée de cette partie de l’Himalaya, connue pour être la résidence d’hiver de Shiva - est bon enfant et nous nous faisons la réflexion que les gens ont l’air heureux ici. Qui est responsable de ça ? Le climat rigoureux ? Les bonnes affaires touristiques ? La philosophie bouddhiste ?... C’est à découvrir.

Arrivés à Kalpa, nous suivons un petit vieux tout maigre (ici, ils ont le même gabarit qu’au Yémen...) qui se propose de nous accompagner jusqu’à une guesthouse en hauteur. Je manque de mourir sur le court trajet qui nous y mène : mon cœur bat à 200 à l’heure alors que je ne porte que mes deux sacs à dos... Et dire que les femmes ici transportaient et transportent encore sur la tête ou sur le dos d’énormes ballots de fourrage ou de pesantes corbeilles remplies de pommes ou de tout autres produits agricoles !

La vue depuis la coursive qui dessert la chambre est phénoménale. Les « drapeaux bouddhistes » (longs, étroits, verticaux et recouverts d’écritures sacrées) flottent au-dessus des toits sombres en bois du village implanté un peu plus bas. Nous jetons les sacs sur les lits avant de repartir à la découverte de ce paysage sublime. Nous commençons par 4 km de marche sur une petite route serpentant à flanc de montagne. Nous y croisons une colonne d’hommes tirant de toute leur force un câble qui disparaissait dans les arbres en contrebas. Il s’agit d’un long câble électrique à tirer entre deux versants de la montagne. On répare les dommages de la récente tempête de neige. Lorsque nous atteignons le village de Roghi - un hameau extrêmement pauvre qui ne bénéficie pas du même appât touristique que son voisin Kalpa - nous décidons de rebrousser chemin avant que la nuit ne tombe. Nous croisons là-bas des femmes enfants (14 ans peut-être) toutes petites et toutes maigres avec un à deux enfants sur le dos et à la main. Les gens ont l’air heureux certes, mais Dieu que la vie dans ces montagnes doit être rude !

Le retour est plus court que prévu. Un pick-up ayant visiblement servi à transporter du bétail s’arrête sur un signe de main et nous embarque à l’arrière, à la place des chèvres. Les cahots sont violents, mais le trajet mémorable. Il nous dépose au centre de Kalpa juste avant que le soleil ne se couche. Nous parcourons ce village qui n’a, selon le guide, subi que de très rares évolutions architecturales et urbaines depuis les 500 dernières années... Les boutiques se ferment petit à petit. Celles de touristes sont fermées de toute façon. Nous sommes hors saison comme le chante Cabrel.

Nous atterrissons finalement après cette courte exploration au soleil couchant dans un petit boui-boui tenu par un Indien sympathique. 3 tables et le vent qui souffle à travers les rideaux nous séparant de la rue.

Puis un homme aux yeux plissés entre dans la toute petite pièce où nous sommes les seuls consommateurs pour le moment et nous sourit - « hello ! ». Nous le prenons pour un local et répondons poliment. Mais il s’excite presque de joie. C’est en réalité un Thaïlandais qui est lui aussi perdu dans ce village. Il entre dans la deuxième minuscule pièce du « restaurant ». C’est la cuisine/pièce à vivre du propriétaire et la chaleur des fourneaux doit y être bien agréable. Au bout de 10 minutes, nous craquons et demandons à le rejoindre... C’est ainsi qu’une de nos plus agréables soirées himachaliennes commence. Une jeune Française, « instit » à mi-temps annualisé, nous rejoint. C’est la première de cette famille de routards « sponsorisés » par l’éducation nationale qu’on rencontre (mais pas la dernière !). Elle voyage avec le Thaïlandais qu’elle a rencontré dans un bus il y a deux semaines de cela, en revenant dégoûtée d’un séjour ultra touristique dans le Rajasthan (LA région à visiter soi-disant en Inde et dans laquelle nous avons prévu d’aller après notre séjour dans les montagnes...)

Nous échangeons nos impressions, parlons d’ici et de là-bas, du voyage et du quotidien. Ça fait du bien, après presque déjà deux mois de voyage, de partager un peu avec un étranger européen ces sentiments-là. Elle nous parle d’une rencontre qu’elle a faite l’après-midi même avec une femme du village. Elle a appris qu’ici les choses étaient différentes de Delhi, et de bien d’autres régions du monde en matière de régime matrimonial. C’est en effet la polyandrie qui domine dans ce village comme dans tout le Kinnaur ! À l’inverse du Yémen, où les hommes ont quatre femmes, à Kalpa, ce sont donc les femmes qui ont quatre maris. Mais ça ne se passe pas exactement de la même manière que dans un pays musulman. Ici apparemment, une fois que la femme est promise à un fil aîné, c’est de tous les frères cadets qu’elle hérite en cadeau de mariage. En outre, ce ne sont pas les femmes qui changent de famille ici, mais les hommes. Comme les maisons sont multi générationnelles, toutes les maisons comprennent donc de fait la grande mémé avec ses 4 maris, la mère avec ses 4 maris et les enfants...

Par chance, les maris ne sont pas tous toujours à la maison. En effet après quelques explications laborieuses avec le propriétaire du restaurant nous nous sommes rendu compte que chaque mari était le mari de la femme pendant un quart du temps, soit 3 mois dans l’année. Le reste du temps, il était souvent en « business », ou encore dans une chambre à part. Après déduction et analyse de la mythologie indienne, il semblerait que cette pratique soit une référence à une légende hindoue selon laquelle un héros ayant gagné une princesse dans un tournoi avait dû la partager avec ses frères selon une injonction de la mère leur demandant de partager leur butin (sans savoir qu’il s’agissait de la princesse)... Well well well...

C’est étrange comme les mythologies locales font évoluer les mœurs des pays de manière aussi radicale. Ou alors peut-être que ce sont les mythologies qui s’adaptent aux besoins locaux ? - mais en quoi les conditions de vie des montagnes du Djebel Bura diffèrent-elles à ce point des montagnes de l’Himachal Pradesh ? Une fois encore, c’est sans réponse à nos questions que nous irons nous coucher...

En rentrant dans notre chambre dans la nuit noire de nos 9 h du soir quotidiens dans ces montagnes reculées, nous nous apercevons que notre arrivée a dérangé un petit visiteur imprévu. Un couple de souris avait en effet pris l’habitude d’habiter sous nos couettes ! Leurs petites crottes jonchaient les draps gris blanc, tandis que leurs pas furtifs se faisaient entendre sous le lit...

Au milieu de la nuit, c’est dans nos sacs qu’elles ont trouvé refuge tandis qu’au matin c’est sous la couette que nous les avons finalement retrouvées, heureuses qu’on leur ait rendu leur nid, aussi bien réchauffé !

Samedi 25 novembre 2006 : Kalpa / Rampur

Les souris nous ont valu une petite altercation avec l’hôtelier : il nous accuse de les avoir amenées dans nos sacs à dos ! C’est la meilleure ! Et nous qui espérions un discount a posteriori, c’est raté...

Nous consacrons la plus belle partie de notre matinée à comprendre ce village, son architecture, à s’imprégner de l’atmosphère bouddhiste relativement sobre qui y règne, par comparaison à l’exubérance hindoue. Les vergers de pommes qui entourent le village à cette altitude, bien que dépourvus de feuilles et de fruits, nous laissent entendre l’importance qu’a cette culture dans de la région. Sur la terrasse en bois d’une belle maison accrochée dans la pente, une femme trie les pommes de l’hiver. Elle n’a pas de couverture sur ses épaules ; le soleil chauffe vite dans la journée. Les maisons de bois et de pierre nous racontent la rigueur de l’hiver et la chaleur de l’été. Si le bois et la pierre s’entremêlent sur certains murs porteurs afin de parer aux éventuels séismes, c’est surtout pour des raisons climatiques que le porte à faux en bois des loggias au premier étage semble exister. Ces boites ouvragées, capables de s’ouvrir de tous côtés, nous laissent imaginer la douce brise qu’elles génèrent dans la chaleur de l’été. Les murs épais de pierre ancrés dans la roche-mère nous plongent quant à eux dans un hiver rigoureux où la chaleur du foyer doit rester bien au creux du nid...

Emmanuel me fait remarquer que les rues ici sentent toutes le cèdre. Serait-ce le bois qu’on utilise ici pour faire du feu ? Ou bien un encens dérivé utilisé pour des raisons religieuses purificatrices ? Nous n’arriverons pas à nous faire comprendre pour obtenir cette explication « essentielle ».

Sur le coup de midi, nous redescendons à Recong Peo, où face à l’attente incertaine des bus pour Sangla (un village dans lequel nous avions eu envie d’aller après notre rencontre d’hier soir), nous décidons de filer droit sur Rampur, à la fois pour visiter ce gros village de montagne et de diminuer le temps de retour sur Delhi pour le lendemain.

Nous parvenons à destination peu avant la tombée de la nuit, et comme au Yémen, c’est de nuit que nous découvrons la ville. Coincée entre la rivière et la route, cette ville toute en longueur se serre et s’étire en ruelles étroites sur près d’un kilomètre. Mais à 8 h la ville est déserte... quelques instants pour nous sustenter « épicé » (très épicé, voire vraiment trop cette fois-là), et nous enchaînons sur un téléfilm indien fascinant, mais inexplicable dans ce court état des lieux...

Dimanche 26 novembre 2006 : Rampur / Shimla / Delhi

La matinée -comme celle de la veille- est consacrée à l’exploration urbaine... C’est dimanche et la ville glacée est un peu endormie. Les temples se succèdent sans se ressembler dans ce dédale de ruelles rose granit. Mais, de manière assez surprenante, nous nous faisons pour la première fois rejeter avec force lorsque nous désirons timidement nous approcher de certains d’entre eux. Par chance, un prêtre nous invite à visiter en chaussette son temple glacé. Si la conversation est sympathique et certainement instructive, je n’arrive malheureusement rien à en retenir, car il a un crâne pointu si particulier que je reste focalisée dessus...

Plus loin, sur la grève de la rivière turquoise, trouble et tumultueuse, les restes d’une cérémonie hindoue nous interpellent : un vase de terre remplie d’eau colorée dans laquelle flottent quelques fleurs, un rectangle symbolique tiré au cordeau, des restes de nourriture, des coupelles en feuilles de lotus séchées... Comment savoir, ou comprendre ces cérémonies un peu païennes ? La langue des textes mythologiques nous est inaccessible ici, et seul le kitsch des temples hindous nous saute aux yeux. Emmanuel me parle de la tolérance exceptionnelle de cette religion, de son ouverture au monde, de sa flexibilité. Peut-être... Il faudra que je creuse et dompte mes réticences pour tenter de la comprendre, cette religion-superstition !

Nous filons ensuite à Lavi Fair, une foire régionale qui ne se tient qu’une semaine par an dans ces montagnes à Rampur. Quelques produits locaux, entre des bassines de montres waterproof, des montagnes d’anoraks « tombés du camion » et des baskets Nike attirent notre regard. Les pashminas, bonnets, toques de feutres, et autres étoles en laine de la région ont mes faveurs. Mais la foire s’étire sur plus d’un kilomètre et il est dur de choisir. Ah marchandage quand tu nous tiens...

Finalement, l’heure du check-out strict nous tire de nos tractations et nous rentrons en quatrième vitesse retirer nos sacs de la chambre avant de payer une seconde nuit.

L’attente du bus pour Shimla s’étire plus que prévu et nous nous laissons donc convaincre par un taxi collectif, mais le calcul est mauvais. Le conducteur est débutant et tremble de peur à chaque virage : on dirait qu’il a l’intention de s’arrêter à tout instant... et nous qui pensions aller plus vite !

Mais en prenant notre mal en patience nous finissons par arriver à Shimla à la nuit tombée. Mais l’escale est de courte durée. Un « veg Biryani » avalé en 4e vitesse dans un restaurant de fortune qu’on a choisi pour la fenêtre sur l’horizon rougeoyant, et hop, dans un bus de fortune en route pour une autre dizaine d’heures de car... Dieu que c’est long... Nous arrivons enfin à Delhi sur le coup des 4 h du matin. Une engueulade bien sentie avec un chauffeur de rickshaw qui veut nous racketter, et surtout nous empêcher de parler à d’autres chauffeurs plus conciliants sur les prix manque de déraper. Mais nous arrivons finalement à bon port, dans notre quartier de pauvres routards hippies sur le coup des 4 h 30. Trouver une chambre à cette heure relève un peu de la gageure, mais après avoir réveillé plusieurs portiers, nous jetons notre dévolu sur un hôtel qui a adopté la politique du 24 h check-out... En partant dans 2 jours vers 4 h du matin, nous nous épargnerons le prix d’une nuit tronquée dans d’autres hôtels ! Hé hé... Pas folle, la guêpe. Nous nous écroulons sur le lit propre. La nuit est presque douce ici, comparée aux rigueurs des montagnes.

[Le lendemain nous apprendrons pourtant que les journaux titrent sur la mort prochaine des milliers de sans-abris menacés par la brusque chute des températures...]



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