Petite Escapade - Tour du Mondehttp://chez.emba.free.fr
Le Carnet de Route > Histoires extraordi... > Pérou
 
Qui, Pourquoi et Comment
 
   • Nous deux
   • Avant le départ
   • Keep your eyes open !
 
 
Le Carnet de Route
 
   • Au jour le jour
   • Photographies
   • Histoires extraordinaires
 
 
Et aussi...
 
   • Le Coin des Voyageurs
   • Les Prises de Tête de M.
   • "Bibliographie"
 
Arequipa, ou l’essence d’un Pérou que j’admire
Le 07/07/07

Une ville coloniale péruvienne...

Arequipa fait partie de ces villes desquelles on tombe rapidement amoureux.
Et pourtant, ici aussi, comme dans toutes les villes d’Amérique du Sud, les caractéristiques urbaines sont les mêmes.

Comme souvent au Pérou, la ville est entourée de montagnes qui encerclent l’horizon à 360 degrés, lui offrant ce privilège particulier de se sentir seule au monde, au cœur d’un panorama aussi exquis.

En ce qui concerne la constitution de la ville en elle-même, elle est presque toujours identique. Les Espagnols se sont implantés sur les anciens lieux de rassemblement et de culte, les rasant et y substituant simplement leurs places encombrées et leurs églises coloniales.

Le cœur de la cité est marqué par la Plaza de Armas. Autour de cette dernière gravite la plupart du temps un quartier ancien où les échoppes visant une clientèle touristique occupent la majorité des rez-de-chaussée. Au-delà de ce premier cercle colonial, des quartiers, plus ou moins bien lotis, se distinguent en fonction de la population qui les habite. Riches et pauvres ne vivent pas au même endroit bien sûr : pour les uns, eau, électricité, service de nettoyage et réseau de transport régulier. Pour les autres, l’unité colorée terre de Sienne des murs de brique sale, de la rue ravinée et du flanc de montagnes arides, le long desquels grimpent ces quartiers défavorisés, raconte toujours la même histoire de poussière qui retournera rapidement à la poussière. L’éternité n’est pas faite pour ces morceaux de ville qui poussent et meurent au fil des générations de manière très spontanée.

...à l’atmosphère unique

Arequipa est donc tout ça à la fois, bien sûr, et une ville coloniale péruvienne par excellence.

Mais, ce n’est pourtant pas ce qui la définit le mieux.
Ce qui fait d’elle une ville unique, c’est son atmosphère fantastique.

Faite d’une lumière transparente et chaude à la fois, cette ville blanche rayonne dès le lever du soleil.
Tout doucement, le brouhaha de la foule qui anime les rues de l’hypercentre dans lequel nous avons élu domicile, nous réveille le matin, et nous presse de rendre visite à ces rues si familières et étrangères à la fois.
L’architecture des bâtiments qui les bordent y est sans aucun doute coloniale et européenne. On se croirait aisément en Espagne ou même dans quelque bourgade du sud de la France.
L’alliance française, repère incontournable de toutes les grandes villes du monde, occupe une place en bonne vue dans un chouette immeuble de pierre de taille, dont la cour intérieure, comme celle de tous les autres, est visible depuis la rue grâce au grand porche qui est toujours ouvert.
La pierre blanche des murs, les pavés de la rue, et les visages pâles qui se pressent dans les boutiques de trek, tout concourt à nous faire sentir de retour en Europe.

Mais à peine arrivés sur la Plaza de Armas tout change.
L’architecture qui l’entoure y est pourtant la même, un peu pompeuse et très catholique.
Mais la place en elle-même, comme celle de Quito, est vivante d’une vie qui n’existe pas chez nous.
D’une facture très classique, dessinée selon un plan très symétrique, la place est ornée de parterres de gazon délimités par des bordures de pierres qui entourent une fontaine centrale.
Les mêmes palmiers que l’on retrouve dans toutes les villes du Pérou s’implantent avec régularité au cœur de ces zones vertes inaccessibles offrant une ombre changeante au fil du jour, seule véritable polarisation de la place.

Mais ce qui est vraiment génial et fou au cœur de toute cette harmonie classique, c’est la foule.
Les gens.
L’incroyable nombre de femmes, d’hommes et d’enfants qui, à toute heure du jour et de la nuit (ou presque), squattent les bancs de cette place formidablement animée.
Des femmes en costume traditionnel coloré, le petit bébé dans le dos, des hommes en costume de travail trois-pièces avec des cheveux grisonnants, de jeunes couples adolescents, tous se pressent à plusieurs sur les bancs de bois, pourtant implantés par dizaines le long des zones paysagères. Contrairement à nos villes où quand un banc est occupé par une personne, il est comme touché par un interdit invisible, il arrive fréquemment ici de voir un vieil homme discourir avec un compère, en dépit du couple de jeunes amoureux compressés entre ces derniers et une femme qui tente d’allaiter son petit dernier.

La pression pour s’asseoir sur ces bancs est tellement forte que ça en devient un jeu populaire que de guetter avec attention une place sur le point de se libérer, tout en faisant semblant de se promener. Je me souviens d’une petite course poursuite que nous avons faite l’air de rien avec un couple de Péruviens entre deux âges. Ils ont gagné de peu leur place sur le banc où se pressaient déjà trois autres personnes, et nous ont souri, complices, comme pour nous souhaiter bonne chance pour la suite de notre quête. À ce moment-là, je dois avouer que je me suis sentie faire partie de quelque chose de très spécial, comme si je venais d’être intégrée au cœur de la communauté péruvienne et que, pour quelques instants, j’avais réussi à perdre mon apparence de touriste pour me fondre dans cette foule si urbaine.

Les bateleurs au cœur de la foule

Face à cette foule de spectateurs, quelques acteurs professionnels se font fort d’entretenir l’animation incroyable de cette place.

Il y a bien sûr les éternels cireurs de chaussures, qui depuis l’âge de 6 ans arpentent les rues et arrêtent tous ceux qu’ils croisent en leur proposant leurs services d’un air parfois implorant, et ce, même si vous portez des claquettes !

Il y a aussi, les immanquables vendeurs de bonbons. Ceux qui portent leur petite caisse autour du cou, ou ceux qui, plus fortunés, traînent une glacière derrière eux, et vous proposent leurs meilleures glaces (ceux-là font des affaires avec nous, je vous l’avoue).
Et puis, surtout, il y a cette espèce complètement inconnue en France d’hommes ou d’adolescents qui tentent de vous vendre leurs « caramels », à l’unité. Ils ne possèdent en tout et pour tout qu’un gros sachet de bonbons, et se font fort d’en vendre le plus possible à raison de 5 pour 1 sol !

Les bateleurs traditionnels sont bien aussi évidemment de la partie. Leurs histoires font souvent mourir de rire la foule attentive, ou bien la stupéfient. Et nous sommes toujours un peu au regret de ne pouvoir saisir leurs bons mots...

Enfin, il y a tous les autres. Ceux qui ne rentrent dans aucune catégorie et qui nous surprennent chaque fois qu’on en aperçoit un. L’autre jour, après notre course-poursuite avec ce couple de Péruviens pour une place sur un banc « central », nous avons finalement trouvé de quoi héberger nos petites fesses fatiguées sur la périphérie de la place.
Là où les bancs regardent la circulation passer et tournent le dos à la fontaine, à côté de nous, deux écrivains publics faisaient de grosses affaires en recopiant sur leur antique machine à écrire, posée à même leurs genoux, des lettres à caractère administratif ou professionnel, que de pauvres ères apparemment illettrées venaient leur confier.

Informel quand tu nous tiens...

En m’absorbant dans ce spectacle urbain dont je faisais partie intégrante depuis mon banc chèrement gagné, je me suis rendu compte que ce qui fait la richesse d’une ville, son attractivité et son âme, cette urbanité, après laquelle les urbanistes passent leur temps à courir, est, en réalité, faite de ces petites choses, bien plus que des grandes pour lesquelles on débourse des sommes astronomiques.

La qualité architecturale d’un lieu, sa propreté, sa centralité, sa place au cœur d’un réseau fonctionnant bien, tout est effectivement essentiel. Il s’agit même de prérequis à la constitution d’un lieu public.
Mais ces données, si elles sont nécessaires, ne sont pas suffisantes.

Il me semble que chez nous, il manque ce qu’ici, au Yémen ou en Inde j’ai adoré : le droit qu’on laisse à l’informel de s’installer provisoirement dans ces lieux officiels, afin d’y « allumer le feu ».

Où sont passés nos saltimbanques ?
Il nous reste bien quelques jeunes au visage troué de piercing qui tentent de nous amuser dans les stations balnéaires de la cote atlantique, les soirs de marché, en lançant le plus longtemps possible quelques balles de jonglage en direction des étoiles.
Mais, même ceux-là, je dois avouer que j’en ai croisés plus en Asie que dans les rues de Paris.

Et les autres ? Où sont-ils ? Ceux qui vendent des billets de loterie dans la rue, ceux qui réparent pour quelques sous vos semelles fatiguées ou votre sac à dos ayant rendu l’âme ?
Où sont nos vieilles gens ? Où sont les spectateurs, les flâneurs, les gens qui ne courent pas d’un magasin à un autre ?

Ici, l’espace public n’est pas uniquement commerçant.
Ici, on sort dans la rue pour se poser, regarder les gens qui passent et profiter du fait incroyable « d’être en ville », au cœur d’une si formidable concentration « organisée » d’êtres humains.
Ici, même sans le sou, on peut profiter du spectacle de la ville, de la vie.

Si un jour vous passez par là...

Bien sûr nous n’avons pas passé tout notre temps sur la Plaza de Armas.
Nous avons aussi erré dans les rues avoisinantes, visité les églises, les couvents et les monastères incroyables qui fleurissent dans son entourage.
Nous avons assisté à un chouette concert violon et piano au cœur du monastère de Santa Catalina - « une véritable leçon d’architecture » selon Alvaro Siza, qui l’aurait visité il y a quelques années.
Nous nous sommes laissés aller aux joies de l’Happy hour au Pisco Sour (le cocktail péruvien ultra classique à base de Pisco, de citron de sucre et de blanc d’œuf).
Nous sommes allés observer comme tant d’autres, le cadavre/momie parfaitement conservé d’une fillette de 12 ans sacrifiée en haut d’une montagne voisine il y a quelque 500 ans de ça. Incroyable vraiment.
Nous nous sommes égarés dans un quartier riche où nous avons eu l’insigne honneur d’assister à un mariage local, le mariage, semble-t-il, où toute la bourgeoisie d’Arequipa semblait s’être donnée rendez-vous. La voix de la jeune fille tremblait tant quand elle a prononcé ces voeux que j’ai cru qu’elle pleurait. Et bien sûr, j’ai pensé à ma chère cousine qui va bientôt vivre ça, et à moi si loin d’elle en ces moments-là...

Nous avons fait tout ça et plus encore, mais en vérité je vous le dis, si un jour vous venez à Arequipa, un jour de juillet ou de décembre peu importe (ici, il fait beau toute l’année), je vous en conjure, n’oubliez pas de vous poser quelques heures sur la plaza de Armas.
Assis sur un banc, bien serré contre d’autres Péruviens, sans qu’aucune gêne ne s’installe, savourez gratuitement cette vie urbaine particulière.
Celle qui fait l’essence d’un Pérou que j’admire.



Réalisé avec SPIP - article.html