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Couleurs de la nuit
Le 20/10/06

À l’approche des villes de l’Aïd

Ça fait trois villes qu’on découvre de nuit, après un voyage en taxi collectif (une « pigot », entendre une « Peugeot » 504). La rupture du jeûne, dans ces voitures où nous nous entassons les uns contre les autres jusqu’à atteindre la douzaine de passagers, se fait avec un empressement préfigurant la frénésie du souk des villes que nous allons ensuite découvrir. Plus on se rapproche de l’Aïd, plus l’activité est intense. De Sanaa, où nous vivions un peu à contretemps, nous avons retenus les klaxons de toutes les taxis, minibus et 4x4 qui tournaient tout au long de la nuit sous la Porte de la vieille ville, Bab al Yamen. De Taiz, que nous venons de quitter et où nous reviendrons peut-être... mais, après l’Aïd (fin du ramadan), c’est le chant-monologue des muezzins sous notre fenêtre qui reste imprimé dans ma mémoire. De Zabid, les ombres furtives d’une ville-labyrinthe plongée dans le noir de la coupure d’électricité quotidienne, alors que l’intérieur des maisons-cours grouille d’une vie cachée...

Découvrir une ville de nuit

Découvrir une ville la nuit, a déjà quelque chose en soi de particulier : les volumes architecturaux se déforment pour faire vivre les rez-de-chaussée éclairés, les zones d’ombres se dilatent, l’orientation est incertaine, les bruits résonnent différemment... Mais une ville en proie à la fièvre du ramadan est tout à fait extraordinaire. Le souk y est bondé et concentre une activité sans rapport avec les zones d’ombres des rues résidentielles. Les femmes se pressent pour acheter à chaque membre de la famille sa nouvelle tenue de l’année à venir : des robes de princesses scintillantes pour les petites filles, et des robes de presque-bal pour les femmes, toutes dignes des contes de mille et une nuits. Ces tenues extrêmement colorées qui volent au vent, accrochées à l’entrée des boutiques, placards ouvrant directement sur la rue, contrastent fortement avec la discrétion des marées de voiles noirs... Les hommes quant à eux s’achètent de nouvelles jupes-portefeuille, de nouvelles jambias (poignard porté à la taille), de nouveaux cheikhs, de nouvelles chaussures (des sandales essentiellement). Depuis hier, on commence également à voir plein de plateaux de gâteaux qui semblent destinés à la fête, plus colorés et « artificiels » que les friandises traditionnelles au miel. Les hommes hantent les salons de coiffure qui semblent se multiplier, les bijouteries se remplissent de couples à l’affût de LA parure...

Le souk, entre marché de Noël et ruche bourdonnante

Mais le souk de nuit pendant le ramadan, c’est plus qu’une ambiance de marché de Noël, c’est une atmosphère de ruche bourdonnante. Je ne me lasserais jamais de voir un artisan découper ses tuyaux de plomb ou des cadres de fenêtre à 3 heures du matin dans la nuit, et de voir son client l’attendre patiemment, d’observer le boulanger sortir de son four fumant et flamboyant des fournées de pains ronds, légers comme des bulles qui s’aplatissent à peine extraites de la fournaise, de contempler, un peu effrayée les hommes qui tranchent la tête des poulets blancs qui piaillent au fond de leurs caisses jaunes entassées dans la rue sans pavement, de guetter les enfants qui jouent entre eux comme en plein jour à la marelle, à lancer des cailloux aux chiens errants, ou à nous poursuivre de leurs « hello-how-are-you-whats-your-name-money-kahlam- ! »

Le rythme gastronome de la nuit

Mais la nuit n’est pas uniforme, elle a ses rythmes, que la gastronomie accompagne.

À 18 h, au moment de la rupture du jeûne, lorsque les mosquées se mettent à hurler les unes après les autres leur litanie religieuse, il est curieux d’observer tous hominidés de la ville qui fouillent avec frénésie dans les plis de leurs habits ou de leur veste pour y dégoter quelques dattes, ou fruits secs soigneusement conservés pour cette minute fatidique. Puis, en l’espace d’une demi-heure, lorsque les rues se vident, on les retrouve attablés autour d’un repas plus consistant.

Au départ, à Sanaa, nous n’osions pas entrer dans ces petits restaurants qui présentent souvent des brochettes de petits poulets (garantis sans OGM, pas de farines animales) en train de rôtir sur le grill de leur entrée. Le rush de tous ces hommes affamés nous semblait impossible à infiltrer avec nos mines d’Occidentaux bien nourris...

Alors, nous mangions sur le pouce dans la rue à quelque stand de marchand ambulant...

La frénésie du restaurant de 18 h

Mais la seule fois où nous avons participé à cette fièvre collective est inoubliable et reste gravée dans ma mémoire comme un instant d’allégresse et de bonheur intense.

Sur la route vers Taez, à la fin de cette journée folle que Manu a déjà relatée dans un article précèdent (Zabib - Taez), les hommes du Pigot ont réclamé la pause du dîner au premier village que nous avons traversé. Le souk donnant sur la rue était déjà animé et parsemé de multiples taches colorées aux abords du bandeau noir asphalte que nous suivions à tombeau ouvert depuis le coucher du soleil. Le restaurant m’est apparu comme éclatant de lumière et de chaleur : une grande pièce blanche bondée et entièrement ouverte sur la rue.

Nous avons suivi notre voisin de banquette dans la foule dense et pressée. Nous nous sommes lavé les mains et la bouche en imitant nos prédécesseurs au lavabo du restaurant, ça ressemblait un peu à des ablutions avant la prière. Puis nous nous sommes installés sur un coin de table.

Quelques cris lancés dans le brouhaha et la folie ambiante ont suffi à rapatrier en un instant sur notre coin de table recouverte à la hâte de papier journal plusieurs plats de légumes assaisonnés, de la sauce piquante, du poulet à peine égorgé et sorti du grill, d’énormes galettes de pain brûlantes.

Il faut manger vite, avec les doigts et le pain ; la chaleur vous envahit en un instant, l’excitation aussi... Enfin le thé et la gelée de dessert avalés avec tout autant de célérité, on court se laver les doigts et les lèvres qui brillent encore, avant d’aller payer au comptoir et de sauter dans la voiture où les autres sont déjà installés...

La frénésie de la rupture du jeûne... un moment éclatant et heureux...

Puis le khat, apaisant, permet de continuer la route un peu moins vite ; il ouvre le bal de la nuit, et permet l’activité artisanale du quotidien, faite d’efficacité et précision comme en plein midi.

Encore et encore

Au cours de la nuit, on remange encore. Plusieurs stands, entre les bananes, le raisin, les pommes et les oranges en piles incertaines, éclairées par des lampes suspendues à un fil vacillant au vent, vendent qui des falafels, qui des samoussas, qui des mini-kebabs... Plus la nuit avance, plus on voit des stands d’un nouveau genre : ils proposent des batteries d’œufs durs et encore chauds, qu’accompagne une marmite de pommes de terre bouillies. Il faut consommer là, sur place, au moment où la faim vous tenaille, où l’envie vous titille ; le sol au pied de ces stands est jonché de débris de coquilles blanches et les rend facilement repérables. Le vendeur vous offre un petit bout de carton : il y découpe une demi-pomme de terre en cubes grossiers et vous enjoint de prendre un oeuf. Vous trempez les morceaux de pomme de terre tiède dans une assiette d’épices orangées et piquantes, avant de les manger, à la main bien sûr... ça sent si bon...

À Ibb comme à Taez, les brouettes sont légions pour présenter la marchandise, rafistolées grâce à des cartons qui en décuplent la contenance en entonnoir, elles permettent de proposer une vente semi-ambulante de tous les produits imaginables. À Ibb ce soir, à côté d’un stand de lampe de poche sur brouette, une fournée de fèves encore chaude dans un duvet de carton était proposée au passant. Ça se mange à la main, dans un morceau de papier journal, en attendant le repas du lever du soleil.

Et après les étoiles... ?

Nous n’avons jamais fait la nuit complète dehors et je ne sais pas de quoi ce dernier repas est composé... Peut-être est-il exclusivement consommé en famille ?

L’activité d’après 1 h diffère en effet un peu de celle d’avant minuit. Certaines boutiques du souk ferment, même si les artisans ne connaissent pas d’heure. Les enfants aussi disparaissent des rues. À Zabid, par exemple, qui est une ville bien plus petite que Sanaa, Taez ou Ibb, la nuit était plus interne, moins partagée : le souk de nuit fermait à 1 h, et même si tous ceux que nous avons rencontrés disaient ne pas dormir de la nuit, c’est dans leur famille que se passait le reste de la nuit...

Ce soir, inch Allah, nous aurons le courage de continuer jusqu’au lever du soleil...



Ca discute...

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