Petite Escapade - Tour du Mondehttp://chez.emba.free.fr
Le Carnet de Route > Histoires extraordi... > Bolivie
 
Qui, Pourquoi et Comment
 
   • Nous deux
   • Avant le départ
   • Keep your eyes open !
 
 
Le Carnet de Route
 
   • Au jour le jour
   • Photographies
   • Histoires extraordinaires
 
 
Et aussi...
 
   • Le Coin des Voyageurs
   • Les Prises de Tête de M.
   • "Bibliographie"
 
Voyage au bout de la nuit (Parc Noel Kempf 1/2)
Le 10/08/07

Départ

À la fin du dernier article (« Missions métisses »), je vous ai laissés en plein suspens ( !), à la nuit tombée au moment où, pleins de l’excitation que nous procure toujours une décision prise à la dernière minute, nous nous apprêtions à monter en voiture.
Il devait être 9 h du soir lorsque le chauffeur a enfin donné le signe du départ, après avoir réussi à charger avec succès tous nos sacs à dos sur le toit et fait tenir en équilibre instable dans le coffre une pile d’œufs crus que j`espérais revoir entiers à l’arrivée.

Il n’est pas besoin de préciser une fois de plus que l’état des routes en Bolivie est des plus sommaires. Ici dans l’extrême sud-est du pays, nous sommes bien loin de l’unique route bitumée du pays et les pistes que nous empruntons ne sont pas toujours de la première fraîcheur.
Heureusement, notre chauffeur semble connaître la route, et c’est presque les yeux fermés qu’il nous conduit loin, bien loin des dernières lumières de la « ville »...
Bientôt, la large piste qui nous avait accompagnés lors de nos deux premières heures de trajet se mue insensiblement en un sentier cahoteux.

Il doit être minuit lorsque je me rends définitivement compte, que, malgré l’obscurité totale, je n’arriverai pas à fermer l’œil de la nuit...
Nous venons de rentrer au cœur d`une végétation dense dont les ombres menaçantes dessinées fugitivement par les phares pressés de notre véhicule bondissant ne manquent pas de m`inquiéter un peu.
Il faut avouer que je n’ai jamais eu un contact très intime avec la forêt et la seule proximité du petit-bois à l’arrière de notre maison familiale a longtemps suffi à me terroriser.

Enfin, les journées qui vont suivre vont certainement me permettre de mettre enfin un terme à mes terreurs d’enfant !

Cahots et poussière

Assez rapidement cependant, l’inquiétude diffuse due à la présence de cet univers inconnu au cœur duquel nous tentons de pénétrer laisse place à la lutte intérieure que je dois mener face à la violence des secousses que la route ne se lasse pas d’infliger à mon corps déjà endolori par le voyage de la nuit dernière.

Animé par une énergie furieuse, notre chauffeur fonce en effet sur ces pistes défoncées, seulement guidé par son instinct et sa connaissance sans faille de la route.
Les cahots, résultants de cette folle course contre la montre, sont d’une puissance telle que souvent je crois que ma nuque va se briser sur l’appui-tête, en retombant d’un bond particulièrement énergique. Le nombre de fois où j’ai l’impression que mon crâne va se fracasser contre la vitre voisine ne se compte même plus...

Petit à petit, la forêt se fait encore plus dense et il est bientôt impossible d’apercevoir les étoiles au dessus de nos têtes.

Deux ou trois fois, nous arrêtons la voiture au plein milieu de la piste, à la fois pour permettre à Edouardo, notre chauffeur, de reprendre un peu de coca, et peut-être aussi pour vider l’habitacle des nuages denses de poussières qui s’accumulent à l’intérieur.
Ma veste noire est devenue beige, à la lueur des lampes torches.
Et j’ai l’impression distincte d’avoir avalé plus de la moitié du désert de Gobi...

Un filet de lumière

Il doit être 3 h du matin lorsque la voiture ralentit brusquement pour la première fois - un étrange animal au pelage argenté est comme emprisonné dans le faisceau puissant des phares. Terrorisé, il n’ose même plus avancer tant il est aveuglé.
Puis, le grondement de l’engin se faisant de plus en plus proche, il se retourne et se met à fuir le plus vite possible... toujours devant nous.
La voiture roule presque au pas et j’ai un instant eu peur que notre chauffeur ne perde patience et ne lui roule dessus. Le « renard » n’arrive pas à comprendre qu’il lui suffirait de s’enfuir dans les fourrés sur le côté de la piste pour nous échapper...

Après ce qui nous a paru une éternité, et presque au moment où le parechoc le touche, son instinct de survie reprend enfin le dessus et il se jette dans les broussailles.
Ouf !

Mais, qui sont ces animaux qui voient tellement peu de véhicules que leur nature même leur échappe ? Dans quelle contrée reculée sommes-nous tombés ?
Parce que, si le renard était le premier, il n’est certes pas le dernier à se laisser prendre dans les filets lumineux de notre engin mécanique. D’énormes dindes-oies-cigognes d’une taille et de couleur tout à fait exceptionnelles passent, elles aussi, à sa suite, un dur moment.

Florida, enfin

Le bruit des branchages qui se brisent sur les vitres et la carrosserie de notre minivan nous indique rapidement que nous sommes bientôt arrivés à destination.
La piste ne pourrait pas rétrécir indéfiniment !...

Vers 5 h du matin en effet, après une nuit blanche des plus mouvementées, nous nous arrêtons donc au bord d’un large rio.

La Lune et les étoiles réapparaissent au-dessus de nous, et leur reflet sur l’eau calme me fait l’effet d`une caresse bienvenue.

Quelques maisons faites de planches de bois, de filets de moustiquaires et de toits de palmes sont regroupées dans une petite clairière. Dans la plus grande d’entre elles, une lumière vient de s’allumer.

Nous allons enfin pouvoir nous reposer !

Présentations

Après deux heures de sommeil dans ce qui nous a semblé être un palace, tant la stabilité d’une chambre aux murs de planches disjointes est apaisante après les cahots de la nuit, nous nous réveillons sous un soleil de plomb.

Nous sommes arrivés à Florida, une petite communauté indigène sur les franges du parc Noel Kempff Mercado. Des rires d’enfants, qui se baignent déjà dans le rio, et l’odeur du feu de bois, sur lequel, dans une cabane à deux pas de là, on fait frire le poisson, me donnent l’impression d’être de retour au cœur de la mangrove au sud de Calcutta, du côté de Sunderbans...
(Voir article « Sunderbans ou la nature retrouvée »).

C’est autour de la table du petit déjeuner que nous avons fait connaissance avec nos compagnons de voyage.
Les têtes sceptiques, face au plat de poisson frit et de banane plus manioc au fromage qu’on nous a servi en guise de croissants, appartiennent à deux Français, père et fils, qui voyagent ensemble pour 6 mois en Amérique Latine. (voir leur blog www.planz.fr)

Les voix chantantes de deux autres de nos compagnons déjà en grande discussion avec le chauffeur, appartiennent à un couple d’Espagnols que l’accent bolivien n’a de cesse de faire rire.

Enfin, à côté d’Edouardo, notre chauffeur aux cernes terribles, seuls témoins de la violence de la nuit précédente, un jeune homme aux dimensions impressionnantes, l’homme à tout faire, l’armoire à glace, le stagiaire en tourisme préposé aux tâches les plus ingrates, j’ai nommé « èneri ».

Mais, ce n’est pas tout.
Quelques heures plus tard, deux guides et une cuisinière, tous trois habitants de ce village et respectivement ouvriers d’une scierie voisine vont nous rejoindre.
Avec 5 locaux pour 6 étrangers, je commence tout juste à me rendre compte de la véritable équipe de choc que nous allons former pour affronter cette forêt encore « presque vierge ».

Éclats de lumière

De cette première matinée tout en douceur, passée sur le rio du côté de Florida à nous abîmer dans la contemplation des franges de la forêt mises à distance par la largeur du cours d’eau, il me reste
des images d’éclats de soleil,
de canne à pêche improvisée à partir d’un roseau coupé sur place lors de notre partie de pêche,
la vision d’une mare de papillons jaune et orange,
et le sourire d’une petite-fille ayant grimpé de manière spontanée sur notre frêle barque de bois.
Je me souviens aussi des derniers luxes « civilisés » : la fraîcheur de l’eau jetée sur la peau à partir d’un baquet qu’on avait plongé dans le rio, la douceur de la mousse du shampoing :)

Et l’attente de la forêt à nouveau, celle que nous avons entr’aperçue cette nuit et que nous allons retrouver le soir même.

En fin d’après-midi, nous levons en effet le camp. À 11, dans un minivan conçu pour 6 personnes, je ne peux pas dire que nous sommes installés des plus confortablement...
Mais le milieu dans lequel nous pénétrons n’est pas non plus des plus confortables et je vais vite me rendre compte que toute cette chaleur et cette sueur humaines vont bientôt être notre seul point de repère.

Si j’ai eu l’impression que la piste de la nuit dernière était difficile, je vais vite être détrompée. Pour rallier notre point de campement de la nuit à « Los Fieros », soit 40 km, nous allons mettre près de 4 h !
C’est qu’en plus d’être très étroite (bien plus étroite que la voiture !!) la piste est également ponctuée d’un nombre incalculable de « ponts » sur lesquels il nous faut passer avec la plus grande prudence. Composés de 2 planches de bois en plus ou moins bon état et simplement posées au-dessus d’un effondrement ponctuel de la piste, il faut sans cesse sortir de la voiture pour vérifier le bon écartement de planches, et donner toutes les chances à la camionnette de les franchir sans qu’elles craquent...

Quant aux moments où nous sommes encore dans la voiture, ils me font parfois tellement peur que les guides n’en peuvent plus de rire de mes airs effarés. Plongeant dans de profonds nids de poules camouflés par la végétation, la voiture se penche en effet parfois à près de 45 degrés et j’ai sans cesse l’impression que nous allons chavirer...

La chasse au tapir

Lorsque les étoiles reparaissent enfin au-dessus de nos têtes cette nuit-là, nous avons laissé derrière nous les reliefs du repas que la cuisinière a réussi à préparer on ne sait comment, et nous nous sommes séparés en deux groupes.

En compagnie des deux Espagnols, je suis un de nos guides du côté de « l’aéroport », un endroit où la piste s’élargit brusquement sur 1,5 km, et où autrefois quelques avions ont atterri (comment ??).
De son côté, Emmanuel part avec les Français, père et fils.

Pendant plusieurs heures, nous marchons en silence, épiant chaque bruit de la nuit afin de tenter de repérer l’animal que nous allons surprendre. Après avoir débusqué, de très très près, plusieurs oiseaux étranges, croisement entre hiboux et chats (si, si, ils avaient des moustaches), nous décidons de nous attaquer à des proies plus grosses.

Les oiseaux, ça suffit, les singes, les renards et les « oies » aussi.

En deux temps, trois mouvements, notre guide trouve le bon roseau dans les broussailles et il ne lui faut pas longtemps pour arriver à fabriquer l’appeau à tapir idéal.

Honnêtement, je n’avais jamais entendu dire que les tapirs criaient si aigu, mais aujourd’hui je dois vous avouer que le doute n’est plus permis...

Alors que nous nous en retournons un peu fatigués vers le campement, un bruit, plus imposant que les précédents, nous fait en effet nous immobiliser comme un seul homme.
Les bruissements dans les broussailles toutes proches sont tellement forts que nous avions l’impression qu’un éléphant ne va pas tarder à surgir des branchages.

Mais non, notre guide en est certain : nous le tenons, cette fois-ci, notre tapir !

De coups de sifflet en attentes anxieuses, nous n’en pouvions plus d’attendre dans le noir.
Quand, soudain, le faisceau de lumière jaillit de la torche du guide. Face à nous, tout penaud, ses yeux de presque-aveugle brillant dans le noir, notre tapir vient de surgir des broussailles.
Des tapirs, jusqu’à maintenant, je n’en ai vu qu’au zoo, et encore la plupart du temps ils dormaient à moitié dans leur tanière.
Mais là, vraiment, c’est autre chose.
Je ne sais pas si c’est le climat ou la nourriture qu’ils trouvent dans cette forêt, mais vraiment un tapir c’est gros ! C’est gros et c’est tout penaud.
Avec son nez en trompette avortée et son allure d’éléphant mal fini, j’ai presque pitié de lui : on lui a menti avec notre appeau à notre ami, on lui a fait croire que sa tapirette le cherchait... Et au lieu de ça, face à lui, derrière un faisceau aveuglant, un groupe d’humains inintéressants...

Mais ce n’est pas fini. Peu après, en effet, le bruit de la vraie tapirette approchant (elle avait cru à l’appel de son mâle, elle), nous re-éteignons les lumières afin de la guider vers nous au sifflet.

Notre tapir apeuré par la vision de la boule de feu qu’on vient de lui projeter dans les yeux tente de s’enfuir à ce moment-là.

Mais, c’est sans compter avec le feeling sans faille de notre guide !
En sifflant alternativement à droite et à gauche pour ordonner, guider... parler presque aux tapirs, nous avons l’impression d’assister à un match de boxe, une séance de domptage à l’aveuglette.

À chaque fois que nous rallumons la lumière, notre tapir nous regarde en effet interloqué, comme si dans le noir, il avait repris espoir de retrouver derrière les coups de sifflet sa tapirette !

Finalement après quelques dizaines de minutes de ce petit jeu-là nous décidons de rentrer nous coucher. C’est le moment de raconter nos aventures respectives : Emmanuel de son côté vient de voir un tatou !

La suite : La forêt reprend ses droits (Parc Noel Kempff 2/2)



Réalisé avec SPIP - article.html